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Lundi, 9 Novembre, 2015
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Interview de Jean Louis Desjoyaux

fabrication intégrée vue du ciel

Jean-Louis  Desjoyaux dirige depuis plusieurs décennies l'entreprise créée par son grand-père et basée à La Fouillouse dans la Loire. Spécialisée dans la fabrication de piscines, la PME réalise un chiffre d'affaires de 70 M€, en baisse ces dernières années, avec 155 salariés.

Était-ce une évidence pour vous de reprendre les rênes de l'entreprise fondée par votre grand-père ?

J'ai baigné dans l'entreprise, depuis ma plus petite enfance. On vivait au-dessus des dépôts, je donnais un coup de main et avant d'aller à l'école, j'allais avec mon grand-père sur les chantiers. Il était écrit que j'allais travailler dans cette entreprise. De toute façon, c'était une passion pour moi. J'ai arrêté l'école le 3 mai 1971, une semaine avant le bac de français. Je n'étais pas fait pour les études. Le lendemain, mon père m'a réveillé à 4H du matin, la vraie vie commençait enfin ! Et l'affaire est restée très familiale depuis puisque mon frère travaille pour le groupe, depuis l'Asie, avec ses deux enfants. Idem pour ma soeur et moi, mais ici, à la Fouillouse. C'est quelque chose de fantastique pour un père, un frère... d'avoir sa famille réunie autour d'un même projet.

 

 Est-ce que vous regrettez aujourd'hui de ne pas avoir fait d'études plus longues ?

Oui. Tout ce que je n'ai pas appris à l'école, il a fallu que je l'apprenne sur le tas et que je m'entoure.Je n'avais pas de complexe mais il y avait beaucoup de choses que je ne connaissais pas. J'ai fait des formations et j'ai beaucoup lu. Je crois que j'ai lu tous les best-sellers de management et d'économie mais ils disent tous la même chose : le client, le client, le client et l'innovation, l'innovation, l'innovation...

 

Quel genre de patron pensez-vous être ?

 Je suis extrêmement proche de mes salariés. Dans les bureaux, je les connais tous personnellement et à la production, je connais les prénoms d'une bonne moitié d'entre eux. Mon bureau est toujours ouvert, il y a zéro barrière. Je laisse aux salariés une très grande autonomie. D'ailleurs, il n'y a pas de comité de direction chez moi. Mes salariés, ma famille, savent que j'aime les dossiers synthétiques alors ils m'apportent leurs projets sur une feuille A4. Je peux prendre une décision à dix euros comme à un million d'euros dans l'instant. Pas besoin de réfléchir pendant des heures.

 

Et vous vous trompez parfois ?

Oui, évidemment. Je m'étais trompé par exemple sur une piscine en kit qu'on avait lancé il y une dizaine d'années. Elle était trop petite, trop difficile à poser. On a perdu trois ou quatre millions dans cet échec. Mais il n'y a que les gens qui ne font rien qui ne se trompent pas.

 

Comment sont prises les décisions stratégiques de l'entreprise ?

Je dialogue beaucoup avec mes collaborateurs. Et ensuite, je tranche.

 

Est-ce que cela vous paraît difficile de trancher seul et d'engager l'avenir de toute une entreprise ?

Non, pas du tout. D'abord parce que j'en ai l'habitude et ensuite parce que dans 99,9 % des cas, il y a consensus. La décision la plus difficile à prendre, ces derniers mois, a été de sortir une piscine à 12.500€. Et là, c'est vrai que j'ai pris seul cette décision de fracasser un prix. En accord avec certains, en complet désaccord avec d'autres. Cela nous a permis de faire du volume, mais il est vrai que le prix est trop bas, nous allons probablement le remonter un peu.

 

Depuis quelques mois, vous avez décidé de prendre en charge directement la recherche. Pourquoi ?

Depuis que mes enfants et ceux de ma soeur sont arrivés dans l'entreprise, ils m'ont soulagé d'une charge de travail importante. Je travaille beaucoup mieux, j'ai du bon stress. Je pouvais le faire. J'ai décidé de reprendre la recherche en charge pour aller plus vite. Car aujourd'hui, et ce n'est pas du tout pour faire de l'autosatisfaction, les idées viennent de moi. Ensuite, la cellule développement met en oeuvre mes idées. Cela va beaucoup plus vite. C'était indispensable pour avancer. Nous avons quatre ou cinq projets extrêmement innovants qui vont nous permettre de déposer des brevets et de rebooster la croissance pour les prochaines années.

 

Comment émergent vos idées ?

Je suis beaucoup à l'écoute, des clients, des collaborateurs, des concessionnaires, des importateurs, de la famille... mais ensuite les idées viennent souvent dans la solitude. Je broge jour et nuit. Sur ma table de nuit, j'ai des post-it avec un crayon et il m'arrive très régulièrement de noter des idées. Cette nuit, par exemple, j'ai noté trois choses. Dans la voiture, c'est pareil.

 

À 62 ans, reprendre la main sur la recherche ne représente-t-il pas un risque pour l'entreprise ?

Non parce que j'espère qu'un jour un Desjoyaux ou un assimilé Desjoyaux reprendra la main et aura cette passion-là. Je ne suis pas très inquiet. Pour l'instant, je suis le mieux placé.

 

S'il vous arrivait quelque chose demain, l'entreprise pourrait continuer ?

Il y aurait une période de flou mais l'entreprise est armée. C'est d'ailleurs une de mes plus grandes satisfactions, j'ai mis 40 ans mais j'ai réussi. Aujourd'hui, il y a une équipe solide autour de moi. Avec des membres de ma famille et des managers efficaces.

 

La transmission, vous y pensez ?

Oui. Je ne veux pas être une charge pour mes enfants, mes neveux et nièces. Quand ils n'auront plus besoin de moi, je partirai. Ce n'est pas le cas pour le moment mais tout est déjà prévu pour la transmission. Cela se fera très naturellement. C'est écrit, j'ai décidé qui prendra la suite. Ce sera un Desjoyaux, c'est une évidence. Son nom est encore confidentiel car c'est trop tôt. Mais il n'y a pas de patron de droit divin chez Desjoyaux. Si je n'avais pas la personne compétente dans ma famille, je choisirais un manager. J'ai vu trop d'entreprises se casser la figure car il y a eu erreur de casting. Il faut avoir une vision globale de l'entreprise.

 

Comment échappez-vous à la pression ?

J'ai une exploitation agricole depuis 2001 avec 180 têtes de charolaises à Chalain-le-Comtal. C'est ma fille Marie qui la fait tourner. Je vis, avec ma femme, au milieu de cette exploitation. La première maison est à un kilomètre... On dit que le silence est un luxe... et bien je vis dans un luxe total ! Nous avons nos agneaux, nos poules, nos moutons, notre jardin. Nous abattons nos bêtes, nous mangeons notre propre production. Nous avons de la chance de vivre et de manger différemment. De temps en temps, je ramasse et je ramène des légumes à mes collaborateurs. Et avec mon beau-frère, nous avons aussi une petite exploitation viticole à Chavanay.

 

Vous mettez la main à la pâte ?

S'il faut donner un coup de main pour un vêlage, ce n'est pas un problème.

 

Vous avez le sport aussi pour vous détendre...

Oui effectivement ! Je joue trois fois par semaine au soccer ou au foot : mardi avec les collaborateurs, le vendredi avec des anciens pros comme Julien Sablé ou Feinduno et le dimanche. Le foot est une vraie passion depuis que je suis tout petit. J'ai joué en pupille avec l'ASSE. Et puis, je suis président du club de foot de l'Etrat depuis 25 ans.

 

En revanche, on ne vous voit dans aucune réunion publique, dans aucun club d'entreprises. Cela ne vous intéresse pas de partager vos difficultés avec d'autres chefs d'entreprise ?

C'est vrai, je ne participe à rien. Je connais beaucoup de monde mais je ne réponds pas aux invitations officielles. J'ai une famille, j'ai une entreprise à gérer, j'ai une ferme, j'ai le foot, j'ai des potes, chefs d'entreprise ou pas... je n'ai pas le temps, c'est tout. Et je n'en ai pas envie non plus. Et sincèrement, à 62 ans, je ne me force plus. Par contre, si on me demande de faire une intervention devant des jeunes par exemple, je le fais avec plaisir.

 

Propos recueillis par Stéphanie Gallo pour le Journal des entreprises Rhône Alpes